Des revendications linguistiques basques
aux rencontres internationalistes
Environ 200 personnes ont participé à la mobilisation revendicative du 31 janvier 2026 sous une pluie battante.
Le fait est connu, la négation des droits linguistiques est générateur de tensions. Les instances internationales le signalent d’ailleurs depuis des décennies. Le message n’a cependant toujours pas véritablement fait son chemin dans les instances dirigeantes françaises. Pourtant, la situation est problématique dans bien des domaines. En réaction aux blocages institutionnels, des rencontres internationalistes se sont tenues les 30 et 31 janvier 2026. S’il s’agit d’une première dans le cadre de la défense des droits linguistiques, une suite semble déjà envisagée.
Sur les questions linguistiques, les luttes ne quittent pas le devant de la scène au Pays Basque. Et pour cause, les mesures ayant un effet mobilisateur n’ont de cesse de se succéder.
Dans le domaine de l’éducation, la réforme du baccalauréat de Jean-Michel Blanquer, adoptée en 2018, a porté un coup à l’enseignement des langues autochtones, et l’opposition régulière à la tenue d’épreuves en basque aux examens est à l’origine d’incertitudes et de retours en arrière répétés depuis 20191. Les réactions citoyennes était chaque fois au rendez-vous.
Ces dernières années, diverses actions ont lieu pour défendre la possibilité de vivre en basque au pays basque. Certaines visent notamment à protester contre le manque de présence de la langue basque dans la signalétique. Des défenseurs du basques ont ainsi ajouté des mentions à la peinture sur des bâtiments ou démonté des panneaux francophones.
Ces dernières initiatives ont valu à Gorka Torre une série de curieux procès sans contradictoire, puisque, refusant de déclarer autrement qu’en basque, il n’avait alors pas pu se défendre. Chacune de ses demandes, effectuées auprès des juges du tribunal de Baiona (Bayonne), pour pouvoir s’exprimer en basque pendant la séance s’étaient, en effet, soldée par un refus. Une audience a eu lieu le 26 mars 20242, et un rassemblement de soutien était présent devant le tribunal3. Puis, après une demande par lettre4, mais restée sans réponse, une audience pour une autre affaire s’est tenue le 10 septembre 2024, avec, là encore, une mobilisation de soutien5. La suite est assez similaire : nouvelle demande par lettre aux juges6, nouveau rassemblement de soutien pendant une troisième audience, où il comparaissait, le 11 avril 2025, avec une autre militante, Intza Gurrutxaga, qui a dû, elle aussi, quitter la salle, n’ayant pas davantage été autorisée à s’exprimer en basque7.
Les élus locaux apparaissent aussi impliqués sur les questions linguistiques. Une lettre de 25 maires du Pays Basque Nord a ainsi été envoyée le 10 décembre 2025 au préfet des Pyrénées-Atlantiques, afin de lui exposer les mesures indispensables pour mener une politique linguistique efficace, après avoir souligné la responsabilité de l’État dans le recul de la langue basque8. Et, le 23 décembre 2025, Jean-René Etchegaray, maire de Baiona et président de la Communauté d’agglomération du Pays Basque, a relayé une revendication pour la conservation au Pays Basque du premier livre imprimé en basque, après qu’ait été menée une action d’occupation du Musée basque et d’histoire de Baiona9.
Tous les domaines sont concernés, le problème s’avérant être à la fois idéologique et structurel. L’insuffisance du budget de l’Office publique de la langue basque en est une illustration. La participation de l’État à son financement reste bien loin des besoins lui permettant de jouer pleinement son rôle pour mener à bien son travail de développement du basque. Cela a d’ailleurs provoqué une crise, puisque, devant le manque d’engagement de l’État, la Communauté d’agglomération Pays basque a, dans un premier temps, refusé d’en signer la convention constitutive, avec le risque de mettre fin à son existence10, et qu’une vague de protestations a eu lieu11.
Pourtant, la population adhère à présent majoritairement aux principales revendications concernant les langues autochtones. C’est ce que révèle une étude Ifop pour Régions et Peuples Solidaires réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 25 juillet 2025 auprès d’un échantillon de 2 000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, complétée par 7 échantillons territoriaux spécifiques en Alsace-Moselle (500), en Bretagne historique (500), en Pays de Savoie (500), en Corse (504), en Pays Basque nord (534) et en Catalogne (500) et en espace occitan (518)12. Le sondage donne, en effet, une proportion de personnes favorables à :
- « la possibilité donnée à chaque élève d’apprendre une langue régionale dans les écoles des régions et territoires concernés » de 81 % sur l’ensemble de la France et de 93 % au Pays Basque Nord,
- « la co-officialité des langues régionales aux côtés du français, dans les territoires concernés » de 64 % sur l’ensemble de la France et de 82 % au Pays Basque Nord,
- « l’enseignement obligatoire, avec le français, de la langue régionale pendant l’horaire normal des cours sauf demande contraire des parents » de 55 % sur l’ensemble de la France et de 66 % au Pays Basque Nord,
- « la possibilité donnée aux élus de s’exprimer en leur langue régionale dans les assemblées locales (conseil municipal, départemental ou régional), avec traduction simultanée » de 51 % sur l’ensemble de la France et de 71 % au Pays Basque Nord.
Le fossé entre l’État et les citoyens se creuse ainsi de plus en plus. Et le droit français va clairement à l’encontre des aspirations citoyennes.
L’inconstitutionnalité de l’enseignement immersif en langues autochtones dans le service public, décidée par le Conseil constitutionnel en 2021, a placé les établissements pratiquant cette pédagogie sous une menace permanente, au mépris de leurs excellents résultats, en créant même un important décalage entre le droit et les pratiques existantes. L’inconstitutionnalité de l’article de loi autorisant les diacritiques des langues autochtones dans les actes de l’état civil, énoncée dans la même décision, accroit le sentiment d’être exclu du droit et rejeté par l’État. L’impossibilité de la co-officialité de langues autochtones, comme le créole en Martinique, selon des décisions de 2023 de la cour administrative d’appel de Bordeaux13 et de 2024 du tribunal administratif de la Martinique14, et comme le corse dans la Collectivité de Corse, d’après un avis de 2025 du Conseil d’État15, prive ces langues d’un statut protecteur.
Tandis que la politique de monolinguisation de la société poursuivie par l’État est de plus en plus contestée, ces éléments ont eu pour principal effet de consolider le mouvement en faveur d’une modification de la Constitution. Le premier alinéa de son article 2, qui fait du français la langue de la République constitue, en effet, la principale disposition juridique sur lesquelles se fondent les décisions de justice défavorables aux langues autochtones, et permettant d’imposer un monolinguisme sociétal.
C’est dans ce contexte qu’Euskal Herrian Euskaraz a organisé les rencontres internationalistes ayant eu lieu à Baiona les 30 et 31 janvier. Au cours de ses journées, les participants sont venus soutenir dans leur combat les quatre inculpés qui demandent à pouvoir s’exprimer en basque devant la justice, suite à leur convocation pour avoir peint « Euskaraz bizi nahi dugu » (nous voulons vivre en langue basque) sur un mur du bâtiment du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, à Baiona.
Le 30 janvier, plusieurs organisations ont présenté la situation au cours d’une conférence de presse. La déclaration internationaliste dont elles étaient signataires a alors été lue par des membres présents sur place.
Cette déclaration considère l’interdiction de s’exprimer dans différentes langues dans les tribunaux comme une injustice. Elle dénonce cette interdiction pour les personnes parlant une langue autochtone, une telle interdiction s’avérant illégitime, s’attaquant à l’homme dans son essence même, bafouant sa dignité, revenant à traiter une partie de la population « comme des citoyens de seconde catégorie », et « privilégi[ant] ceux qui veulent vivre en français dans les territoires où les langues autochtones sont autres ». Elle déplore l’absence de justice linguistique, qui n’existe, au contraire, que dans le respect de la dignité humaine et le traitement égalitaire de toutes les personnes. Elle relève les problèmes que pose la Constitution sur la question linguistique. Et elle demande l’application du « droit légitime à pouvoir déclarer en langues autochtones dans les tribunaux » et du « droit légitime à pouvoir vivre en langues autochtones dans nos territoires respectifs ».
Le texte a été prononcé dans diverses langues concernées : basque, breton, catalan, corse, occitan. Cet évènement a été un moment fort pour Gorka Torre, l’un des inculpés, qui a trouvé « émouvant d’écouter la déclaration dans les différentes langues ».
Le lendemain a eu lieu le rassemblement prévu en soutien aux militants basques devant le bâtiment du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques. Malgré le temps pluvieux, environ 200 personnes ont répondu à l’appel lancé par Euskal Herrian Euskaraz, revendiquant alors la reconnaissance des droits linguistiques pour lesquels luttent les défenseurs du basque qui ont été convoqués le 5 février 2026 au tribunal de Baiona.
Euskal Herrian Euskaraz s’est dit satisfait de ces rencontres, et entend ne pas en rester là. « Ce n’est qu’un début… », a annoncé Gorka Torre, membre du mouvement.
Notes :
- « L’examen du brevet en langue basque autorisé dès cette année, annonce la ministre Nicole Belloubet », par Bixente Vrignon, France Bleu, 19 avril 2024, 20 h 05.
- « Un jugement sans interprète et sans réelle défense pour un militant du basque », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 30 mars 2024, modifié le 5 avril 2024.
- « Affaire des inscriptions en basque en première instance : après la condamnation, le recours », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 6 avril 2024.
- « Lettre aux juges de Baiona : “Justice pour la langue basque !” », par Gorka Roca Torre, Justice pour nos langues !, 29 aout 2024.
- « Une nouvelle audience sans contradictoire dans le cadre de la 2e affaire en cours de Gorka Torre », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 12 septembre 2024, modifié le 26 septembre 2024.
- « Seconde lettre aux juges de Baiona : « La justice en langue basque et en langue basque la justice » », par Gorka Roca Torre, Justice pour nos langues !, 20 novembre 2024.
- « Gorka Torre et Intza Gurrutxaga refusent de s’exprimer en français devant les juges », par Goizeder Taberna, Mediabask, 11 avril 2025.
- « Lettre de 25 maires du Pays Basque Nord au préfet des Pyrénées-Atlantiques », par 25 maires du Pays Basque Nord, Justice pour nos langues !, 24 janvier 2026, modifié le 5 février 2026
- « Un possible retour au pays pour le plus ancien livre imprimé en basque », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 26 janvier 2026, modifié le 27 janvier 2026.
- « Pour la CAPB, l'Office public de la langue basque est menacé si l’État n’augmente pas sa participation financière », par Iban Carpentier, France Bleu, 28 juin 2025, 4 h 00.
- « Financement de l’OPLB : “ne vous moquez pas de l’euskara !”, clame Euskal Konfederazioa », Mediabask, 12 décembre 2025.
- « Radioscopie du régionalisme en 2025 – 18 août 2025 », par l’Ifop, sur le site de l’Ifop, aout 2025.
- « La suspension de l’exécution de l’acte portant reconnaissance de la langue créole comme langue officielle par la cour administrative d’appel de Bordeaux », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 23 décembre 2023, modifié le 7 octobre 2024.
- « Un procès très politique en Martinique contre le principe de la co-officialité d’une langue autochtone », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 12 octobre 2024.
- « Le Conseil d’État défavorable à la reconnaissance de la communauté humaine prévue dans le projet d’autonomie de la Corse », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 5 septembre 2025, modifié le 12 octobre 2025.