Justice pour nos langues !

Les effets psychologiques, physiologiques et sociaux
de la prédation linguistique

En France, les discours officiels présentent la francisation de la société comme une avancée indispensable et majeure. Or, ce phénomène ne consistant pas en la mise en place d’un bilinguisme sociétal, mais en l’instauration d’un monolinguisme à grande échelle, il va alors de pair avec la disparition progressive des langues autochtones. Cependant, comme la langue est intimement liée à l’identité de l’individu, le changement de langue a nécessairement un impact psychologique profond. Ses effets n’ont ainsi rien d’anodins, que ce soit sur le plan individuel ou sur le plan collectif.

Si la disparition progressive d’une langue autochtone peut être expliquée par le biais de multiples facteurs, elle est difficilement dissociable de l’image que les communautés linguistiques du territoire concerné se font des langues en présence. En ce sens, la stigmatisation des langues autochtones et de leurs locuteurs joue un rôle non négligeable dans le processus de transition linguistique. Très majoritairement, l’abandon d’une langue autochtone est, en effet, une conséquence de la représentation négative que les individus ont de leur propre langue, et, par conséquent, de leur propre identité.

Là où une telle mutation linguistique se produit, un complexe peut d’ailleurs être observé, dont plusieurs phases peuvent être distinguées : honte de soi, auto-dévalorisation, auto-dénigrement, déni, et, dans la phase la plus aigüe, d’après le terme self-hatred repris au psychologue nord-américain Gordon W. Allport1, Rafael Lluis Ninyoles a consacré en sociolinguistique celui d’auto-odi, haine de soi, cette dernière pouvant aller jusqu’à une « intolérance militante » vis-à-vis des personnes s’exprimant dans la langue autochtone, une « hostilité » à l’égard de la communauté qui était la leur, et des comportements consistant à « infliger aux inférieurs le mépris qu’eux-mêmes reçoivent de leurs supérieurs »2.

Les dissentions dépassent alors largement les rapports entre la communauté dominante et la communauté autochtone pour se retrouver également au sein même de la communauté autochtone. Elles accroissent, de ce fait d’autant la pression excercée sur la communauté linguistique d’origine, et accentuent ainsi le phénomène de substitution linguistique, renforçant le complexe évoqué, qui peut donc être identifié comme un élément d’un cercle vicieux.

Selon la description de Georg Kremnitz, ce complexe trouve son origine « dans l’identification du locuteur avec le groupe dominant et, par conséquent dans le refus de son propre groupe », et relève d’un phénomène connu « sous le terme d’aliénation culturelle et linguistique »3. Mais il peut aussi aller jusqu’à produire des comportements auto-destructeurs, ou renforcer ces derniers lorsque d’autres facteurs les ont générés antérieurement.

La Bretagne, marquée depuis la deuxième moitié du 20e siècle par de forts taux d’alcoolisme et de suicide, auxquels vient s’ajouter plus récemment la consommation de stupéfiants, semble être un territoire particulièrement touché. L’importance du phénomène y est telle qu’elle a amené plusieurs psychiatres à fonder la Société bretonne d’ethnopsychiatrie dans les années 1980. Et de nombreuses publications décrivent, à partir de cette période, les faits bretons, sous la plume de nombreux auteurs, comme le docteur Carrer, le docteur Caro, le docteur Daumer, le docteur Maisondieu, le professur Kress, le sociologue Fañch Elgoët et bien d’autres.

Pour donner une idée de la réalité de terrain, le docteur Philippe Carrer, se basant sur une étude de l’Observatoire régional de la santé réalisée entre 1980 et 1995, note : « Le taux de suicide en Bretagne pendant cette période est supérieur de 53 % aux taux de la moyenne française chez les hommes et 60 % chez les femmes. »4 Or, comme l’indique le docteur Pierre Boquel : « Dans cette morbidité psychiatrique, il est reconnu qu’une grande partie des troubles (toxicomanie, alcoolisme, pathologies narcissiques, états limites, etc.) sont en rapport avec l’existence d’une problématique identitaire majeure. »5

Concernant ce mécanisme, il s’avère que la perte de la langue se présente comme une cause importante. C’est, en effet, le point qu’il développe par la suite : « Il est maintenant largement admis par les chercheurs de différentes disciplines que la langue maternelle constitue une dimension principale de l’identité d’une personne de la même importance que le sexe, le visage ou le nom. De sorte qu’une atteinte de la langue maternelle, spécialement une répression allant jusqu’à sa perte, est susceptible de produire une altération de l’identité et les troubles corrélatifs à cette atteinte. Ceux-ci peuvent aller de la honte et de la culpabilité à des perturbations fonctionnelles plus importantes et même générer des troubles narcissiques et des lésions organiques. »5 Il rapporte, de plus, que « le phénomène d’imposition/ abaissement - éradication constitue une violence faite à l’individu équivalant à un traumatisme »6.

L’enjeu n’est pas de faire un inventaire des cas cliniques, ni d’en esquisser la variété, ni encore d’en sélectionner un, qui serait jugé particulièrement sensationnel, éloquent ou représentatif, et d’en faire une quelconque description. Le propos consiste ici simplement à laisser entrevoir combien la violence et le caractère dégradant que portent en elles les dispositions tendant à faire vaciller l’identité individuelle et collective concernent, sans qu’ils en soient nécessairement conscients, un grand nombre de personnes au sein des communautés concernées. Nul besoin d’approfondir sur les répercutions éventuelles sur leur santé mentale ou physique pour cela. Les pathologies relevées par les particiens, ne constituent, d’ailleurs, qu’une partie visible de l’iceberg.

Une identité chancelante peut se traduire aussi bien par une importante variété de syndromes, que par une altération de la personnalité ou par des émotions ou des sentiments négatifs liés à la langue, y compris chez les personnes à qui la langue n’a pas été transmise : peine, fragilité, douleur, faille, conflit interne, culpabilité, frustration, ressentiment, colère, abattement, désespoir, etc. Dans une production d’Alyson Cleret, par exemple, le témoignage du père de famille en fournit une illustration évidente7. Toutes les réactions et perturbations mentionnées montrent le lien étroit qu’il existe entre l’identité et le sentiment de dignité. Aussi, elles mettent en évidence que le respect et la protection de la dignité humaine ne peuvent faire l’immpasse sur le respect et la protection des identités individuelles et collectives. La question des identités vivantes n’a donc rien d’anodine, et devrait, en réalité, conduire à une prise en compte de l’identité dans toutes ses composantes, parmi lesquelles la langue, la culture, l’histoire, le territoire, la religion ou les croyances.

Ainsi, la volonté de briser tous les éléments d’identification à des groupes humains, notamment par l’assimilation linguistique et culturelle, mais également par la privation de l’histoire des communautés autochtones et de leurs territoires, ainsi que par la partition ou la dilution de ces mêmes territoires, sous prétexte de forger une unité cause des dommages aussi bien individuels que collectifs à plus ou moins long terme. Des dommages collectifs d’une part, car elle a pour effet de diviser les membres des communautés existantes. Et lorsque la situation a pris suffisamment d’ampleur, cette division représente même davantage une fracture qu’un fossé. Des dommages individuels d’autre part, car elle porte préjudice à l’équilibre psychologique et physiologique des individus, et cela depuis plusieurs générations déjà.

Pour remédier à de tels effets, il y aurait urgence à supprimer l’ensemble des obstacles à l’expression et à la transmission des langues et des cultures territoriales, à l’enseignement de l’histoire des territoires et des communautés autochtones, ainsi que toutes les initiatives participant au morcellement ou à l’invisibilisation de ces territoires. Et, une place de premier ordre étant dévolue à la langue dans l’identité, le docteur Pierre Boquel en tire la conclusion : « S’il y a un enjeu de santé publique, il est d’éviter la reproduction, de générations en générations, des effets délétères décrits précédemment ; il consiste à restaurer des liens relationnels, familiaux, sociaux mais surtout internes au sujet par le réinvestissement de la langue maternelle et la promotion du bilinguisme si ce n’est du multilinguisme. »8 En définitive, il existe une double raison pour remettre largement en cause un certain nombre de préceptes issus de l’idéologie jacobine : il s’agit à la fois de respect de la dignité humaine et de protection de la santé publique.

Notes :

  1. Allport, Gordon W. : 1954. The Nature of Prejudice. Cambridge (MA) : Addison-Wesley.
  2. Ninyoles, Rafael L. : 1969. Conflicte lingüístic valencià. Barcelona : Edicions 62. Page 81.
  3. Kremnitz, Georg : 1980. « Démarches et particularités de la sociolinguistique catalane », dans B. Gardin, JB. Marcellesi & GRECO, Sociolinguistiques. Approches, théories, pratiques, Paris, PUF, p. 21-33. Page 25.
  4. Carrer, Philippe : 2007. Ethnopsychiatrie en Bretagne, Nouvelles études. Spézet : Coop Breizh. Page 50.
  5. Boquel, Pierre : 2011. Abandon de la langue maternelle, Paradoxe identitaire, honte et pathologie. Publié sur le site du Cresmep. Page 4.
  6. Boquel, Pierre : 2009. Langue, identité et pathologie, Occitan et impasse relationnelle. Publié sur le site du Cresmep. Page 3.
  7. Cleret, Alyson : 2014. La parole assassinée – Ar gomz drouklazhet. Produit par Bara Gwin Films.
  8. Boquel, Pierre : 2011. Abandon de la langue maternelle, Paradoxe identitaire, honte et pathologie. Publié sur le site du Cresmep. Page 30.