Justice pour nos langues !

Intervention de Fernand de Varennes
à la 8e conférence de l’AICL le 11 juin 2024

Fernand de Varennes, ancien rapporteur spécial des Nations unies sur les questions relatives aux minorités, était invité à s’exprimer lors de la 8e conférence de l’Association internationale des commissaires linguistiques, organisée le 11 juin 2024 au pays de Galles sur le thème « Vivez votre langue : Accroître l’utilisation des langues minoritaires et officielles ». Son intervention, livrée ici intégralement traduite, était intitulée « Nos langues, nos communautés : étapes nécessaires pour la reconnaissance, la protection et la promotion ».

« Dinstingués commissaires, mesdames et messieurs, bonjour tout le monde. Croeso.

Le thème central de la conférence est l’utilisation croissante des langues officielles et minoritaires. Et j’aimerais souligner pourquoi cela constitue, en fait, un véritable défi. Je pense que nous tous, confrontés à des incompréhensions parfois actives, voire à l’ignorance, voire à une hostilité pure et simple, avons tous connu des collègues, des membres de la famille, les médias, en fait, qui expriment une hésitation, voire un rejet, de l’idée de diversité linguistique. Et je pense que nous connaissons tous l’histoire de Babel, où la diversité des langues est présentée comme une punition divine pour l’orgueil et la désobéissance des hommes.

Beaucoup d’entre vous au Pays de Galles ont fait l’expérience, en fait, des grands médias britanniques, qui décrivent trop souvent le gallois comme, eh bien, vous l’avez entendu, inutile ou un gaspillage d’argent. Dans certains pays, vous pouvez même être confrontés à l’impression que la diversité linguistique est une menace pour l’unité nationale. D’ailleurs, on entend beaucoup cela en France et dans quelques autres pays européens, comme vous le savez. Et cela signifie, dans certains cas, qu’un nombre important de personnes croient qu’un État ne devrait avoir qu’un seul peuple uni par une seule langue. Parfois à l’exclusion de tous les autres.

Ce type de nationalisme prend, en fait, de l’ampleur dans certains pays du monde. Et dans les cas les plus extrêmes, il aboutit à des situations telles que celles que nous avons connues et dont nous avons parlé aux Nations unies, en République populaire de Chine, où environ un million d’enfants tibétains et peut-être environ 800 000 enfants ouïghours sont actuellement séparés de leurs familles pendant la majeure partie de leur enfance et envoyés en pensionnat dans des écoles qui enseignent presque exclusivement en putonghua, ou mandarin.

Et je mentionne cet exemple parce que, précisément, il s’agit d’une pratique similaire à celle qui a été infligée aux enfants autochtones au siècle dernier dans des pays comme le Canada, entre autres. Une politique brutale d’assimilation linguistique et culturelle, comme beaucoup d’entre vous le savent, qui a été qualifiée ou décrite comme génocide culturel. Et cela, mesdames et messieurs, se produit en ce moment même dans un pays comme la Chine, contre certaines de ses minorités, dans des violations flagrantes et massives de leurs droits humains.

Il existe cependant une autre interprétation de l’histoire de Babel. Un autre récit possible pour que les êtres humains atteignent véritablement leur potentiel. Car, si vous pensez à l’histoire de Babel, il ne s’agit pas seulement de punition. Il s’agit en fait d’envoyer les humains sur le chemin où ils seront réellement féconds et s’éloigneront réellement d’une société monolithique où le fait de ne parler qu’une seule langue et d’être un seul peuple ne conduit pas nécessairement au plus grand bien pour tous.

Au contraire, la diversité linguistique est peut-être ce dont nous avons besoin pour des sociétés plus riches, plus stimulantes et plus vivantes. D’autant qu’il a été montré dans des études médicales et autres que le bilinguisme et le multilinguisme au niveau individuel suggèrent que nous sommes prédisposés à parler plus d’une langue, et que le faire est en fait sain. Cela apporte des avantages pour la santé, tel même le fait de retarder l’apparition de la démence. J’en suis très heureux car ma mémoire n’a pas toujours été très bonne.

Mais mettons en contexte l’importance d’une approche fondée sur les droits de l’homme. Une approche de la diversité linguistique fondée sur les droits de l’homme. Et réfléchissons aux raisons pour lesquelles certaines communautés semblent être à même de mieux protéger, au moins dans une certaine mesure, cette diversité linguistique. Et comment cela se rapporte à la protection des individus, certes, mais aussi des communautés. Et enfin, réfléchissons à vos rôles possibles en tant que commissaires linguistiques, et à ce que vous pouvez et devez faire, et aux nombreux, très, très nombreux défis auxquels vous serez confrontés.

En un sens, il y a une longue histoire derrière ce que vous faites. Il y a même des milliers d’années, si l’on en croit ce que les chrétiens connaissent sous le nom de livre d’Esther dans l’Ancien Testament, ou Megillat Esther en hébreu.

Ceci, sur la diapositive, que vous voyez maintenant, je crois, c’est le premier récit enregistré, il y a plus de 2 500 ans, de pouvoirs publics reflétant la composition linguistique de leurs populations, et la réalité des populations, les langues parlées sur leurs territoires. Où Esther a pu faire pression et convaincre le roi d’adopter une approche multilingue, en fait. En d’autres termes, c’est l’une des premières reconnaissances, du moins dans une certaine mesure, que la langue des plus grandes communautés doit être utilisée par les pouvoirs publics.

Si vous voulez adopter un patron des commissaires linguistiques, soit dit en passant, et un qui donne du pouvoir aux femmes, je propose Esther. Vous avez ici un outil de communication. Pour être efficace, il faut toucher la population dans sa propre langue.

Alors, il y a vraiment différentes façons d’envisager la question. Il y a, bien sûr, des points de vue ou des positions divergents sur l’opportunité même de le faire. N’essayons-nous pas de préserver et de promouvoir la diversité elle-même ? Ou dans ce cas, cela fait-il partie d’une approche politique ou pratique pour répondre à la réalité des différentes langues et communautés sur le territoire d’un gouvernement ? Et c’est parce qu’il y a ces deux perspectives différentes, l’une de promotion et de respect de la diversité, l’autre plus pratique consiste à chercher comment répondre en matière de communication et autres fins à un nombre important de locuteurs et comment les atteindre plus efficacement.

Alors, je mentionne cela aussi parce que cela explique, par exemple, pour ceux d’entre vous qui sont en Europe, pourquoi le Conseil de l’Europe n’a pas un mais deux traités juridiquement contraignants qui traitent des minorités linguistiques ou des langues minoritaires. Vous avez, d’un côté, la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, qui contient en fait un nombre assez important de dispositions linguistiques ou axées sur les langues. Et de l’autre côté, vous avez la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Alors, le premier est clairement un document relatif aux droits de l’homme, qui reconnait principalement des droits de l’homme individuels en relation aussi avec la langue. Et, si vous voulez, cela reflète une approche démographique, consistant à examiner quand vous avez un nombre important de locuteurs de langues minoritaires nationales et comment prendre en charge leurs besoins linguistiques et comment les États doivent répondre à l’utilisation des langues minoritaires dans des domaines tels que l’éducation, mais aussi les services publics en général.

L’autre, la Charte européenne, est clairement orientée vers la diversité linguistique comme quelque chose qui doit être protégé dans toute l’Europe. Et en fait, très clairement, elle stipule que ce document, ce traité, bien qu’il s’agisse d’un document juridique, ne crée aucun droit susceptible d’être appliqué. Et je dois souligner que bien que ces deux documents soient des documents juridiques, les traités, ils sont tous les deux limités d’un point de vue juridique, pour des raisons que je pourrai expliquer plus tard, si cela vous intéresse.

Dans de nombreuses régions du monde, l’histoire et le contexte social ont parfois donné lieu à une opposition à l’idée que les minorités linguistiques jouissent d’un quelconque droit à utiliser leur langue. Mais je dois au moins dire et souligner qu’aux Nations Unies, un lien croissant et de plus en plus clair est établi entre la langue et les droits de l’homme.

D’un côté, l’Unesco a tendance à célébrer la diversité linguistique dans ses déclarations et ses activités, alors qu’aux Nations Unies, nous avons mis en avant une approche beaucoup plus axée sur les droits de l’homme. Et où nous soulignons que là où il y a un nombre important de locuteurs d’une langue minoritaire, ils ont le droit, en application de l’interdiction de la discrimination, mais aussi, dans certains cas, de la liberté d’expression, de voir les autorités, les pouvoirs publics, l’État utiliser leur langue.

Alors, ceux d’entre vous qui ont assisté au lancement de cette conférence hier se souviendront comment ici au Pays de Galles, la première législation limitant l’utilisation du gallois a été adoptée il y a près de 500 ans. Alors, à l’époque, j’avais dit que c’était une sorte de record européen, mais juste pour m’assurer de ne pas avoir d’ennuis en Irlande, ce n’est pas le premier en fait en Europe. En Irlande, en fait, près de 700, oh, avant de faire cela, excusez-moi, vous avez ici un extrait de la législation anglaise de 1535 et 1537, qui restreignait en fait l’usage de la langue galloise.

Il est intéressant de voir comment le, quelle était la perception, pourquoi le gouvernement ou le roi de l’époque a essayé de commencer à réprimer la langue des Gallois. Eh bien, ici, la législation, une loi pour l’ordre, les habitudes et la langue anglaises, décrit les locuteurs gallois, et veuillez ne pas vous en offusquer, les locuteurs gallois comme grossiers et ignorants du fait que la diversité est dangereuse et que l’utilisation de la langue galloise est « non naturelle » dans le pays. Et même séditieuse.

C’est ironique, c’est un thème encore assez fréquent que l’on retrouve dans l’histoire de nombreux pays qui sont aujourd’hui représentés par des commissaires linguistiques. En remontant encore plus loin dans le temps, comme je l’ai dit, parce qu’en Irlande, ils ont ce genre d’expérience qui remonte encore plus loin, les statuts de Kilkenny, du 16, 1367, pardon, où il est indiqué que tout Anglais ou Irlandais vivant parmi eux sera menacé de perte de propriété et de fonctions à moins qu’il n’abandonne toute utilisation de l’irlandais ou de porter un nom irlandais.

Et si on traversait l’Atlantique pour les colonies, cette attitude envers les langues minoritaires, comme dans ce cas-ci, le français en Amérique du Nord, a une longue et illustre tradition, bien exprimée dans ce qui est connu comme le rapport Lord Durham, où les Canadiens français sont décrits comme, ou du moins ceux qui ont conservé leur langue, sont décrits comme démunis à cause de cela, sans histoire et sans littérature, et qui ne pourraient être élevés hors de leur infériorité que lorsqu’on les fera parler et devenir anglais, comme devrait le faire tout le monde en Amérique du Nord.

Aucune de ces approches n’a complètement réussi, mais elles ont eu un impact, n’est-ce pas ? Beaucoup d’entre vous savent que c’était une période d’exclusion, et nous dirions aujourd’hui de discrimination envers ces communautés linguistiques, où les locuteurs d’irlandais, de gallois, de français et d’autres langues, qui finirient par devenir des minorités dans leurs propres pays, et d’ailleurs, cela s’est clairement aussi produit pour les peuples autochtones dans la plupart des régions du monde.

Tous ces exemples ne faisaient pas partie d’un processus naturel. Cela n’est pas arrivé par hasard. L’assimilation, la discrimination, l’exclusion, la pression, en quelque sorte, qui a conduit à l’affaiblissement de ces langues ont été le résultat de la législation, des interdictions, des exclusions et même des châtiments corporels pour ceux qui ne parlaient pas la langue dominante.

Beaucoup d’entre vous ici au Pays de Galles, en Irlande, au Canada aussi, nous connaissons des traditions de longue date selon lesquelles les enfants étaient battus physiquement dans les écoles s’ils osaient parler une langue minoritaire, et cela a en fait perduré jusqu’au 20e siècle dans certaines parties du monde. Les lois et les politiques, qui seraient aujourd’hui considérées comme discriminatoires, visant à limiter la liberté d’expression dans certains cas, et d’autres violations des droits de l’homme en droit international, ont eu pour résultat ce qui était prévu, l’assimilation de parties importantes de la population, ainsi que souvent des lois et des politiques qui ont entrainé l’afflux de locuteurs de la langue dominante, dans les régions traditionnelles habitées, par exemple, par ces communautés linguistiques, y compris les peuples autochtones.

Alors, les droits de l’homme sont principalement des droits individuels, mais ils peuvent avoir un impact significatif pour le maintien de la diversité linguistique et pour les communautés elles-mêmes, mais surtout pour protéger la langue de ces individus et de ces communautés. Dans le domaine de l’éducation, il existe un célèbre dicton français qui dit : « Une langue qu’on n’enseigne pas est une langue que l’on tue. » On tue une langue si on ne l’enseigne pas, on détruit une langue si on ne l’enseigne pas.

Mais il y a une dimension de droits humains à cela. Dans le domaine de l’éducation, par exemple, qui est un droit humain en droit international, l’interdiction de la discrimination, y compris en matière de langue, signifie qu’il existe une obligation d’utiliser les langues minoritaires comme moyen d’enseignement dans les écoles publiques lorsque cela est raisonnable et justifié d’une manière qui soit proportionnée, et à un point et une mesure qui reflètent le nombre d’individus concernés, leur situation géographique, l’utilisation antérieure de la langue dans l’enseignement, etc.

Il y a une série assez large de facteurs en jeu. Il y a encore des débats, je pense qu’il faut être honnête à ce sujet, il y a encore des débats et des désaccords au niveau international sur cette question, mais les bases sont déjà en place aux Nations unies. Cependant, encore une fois, il s’agit d’un phénomène relativement récent, et qui n’est pas toujours pleinement apprécié ou compris. Et je dois vous avertir, la situation est légèrement différente en Europe.

En Europe, les normes applicables en matière de droits de l’homme internationaux sont celles représentées par la Convention européenne des droits de l’homme. Et il y a des divergences, très franchement, entre le système des droits de l’homme international et le système des droits de l’homme européen, notamment en ce qui concerne les droits des minorités, des minorités linguistiques et même religieuses. La jurisprudence, les procès, le droit jurisprudentiel émanant des comités des Nations unies et de la Cour européenne des droits de l’homme bien souvent ne concordent plus dans de nombreux domaines, et partiulièrement en ce qui concerne l’éducation dans les langues minoritaires.

Je tiens à vous avertir que très récemment, la Cour européenne des droits de l’homme a rendu deux arrêts concernant l’usage de la langue minoritaire russe en Lettonie, qui disent en substance que non, il n’y a pas de droit à être éduqué dans la langue minoritaire, du moins dans le cas de la Lettonie. Pour de nombreuses raisons, cette décision, je dois vous en avertir, diffère de la position que nous tenons en matière de droit à l’éducation sans discrimination en droit international. Ici en Europe, pour un certain nombre de raisons, le concept de droits humains et de droits linguistiques n’est pas pleinement adopté par la Cour européenne des droits de l’homme, et vous devez en être conscient. Et j’utilise là un langage diplomatique.

Mesdames et messieurs, dans un monde où la diversité linguistique semble menacée, nous vivons dans un monde où la diversité linguistique semble menacée. Il y a quelque 7 000 langues actuellement parlées à travers le monde, mais il semble à présent que peut-être 90 %, 90 % d’entre elles pourraient disparaître dans les 100 prochaines années. C’est un tableau qui n’est pas rose, et il nous faut vraiment le comprendre, mais aussi examiner les facteurs qui conduisent à cette disparition. Mais il y a aussi un phénomène croissant que j’ai mentionné plus tôt, lorsque certains gouvernements interdisent en fait l’usage ou l’enseignement de certaines langues minoritaires.

Mais malgré cela, et d’ailleurs, je suis un optimiste, c’était l’une des exigences de mon poste lorsque je suis devenu Rapporteur spécial aux Nations Unies. Mais malgré cela, il existe quelques bonnes pratiques, même si dans les pays qui sont officiellement réceptifs aux droits linguistiques, il y a toujours, évidemment, de très sérieux défis. Mais il y a aussi des leçons à tirer de ce qui semble bien fonctionner sur le terrain. Et des situations équivalentes où les pratiques sont, semblent avoir un véritable impact, un impact positif.

Et il est assez révélateur de considérer quelques-uns de ces exemples où certaines langues minoritaires non seulement se portent bien, mais semblent en fait se renforcer, et dans le même temps, dans le même pays, d’autres ne le font pas. Et je vais devoir décrire cela peut-être plus clairement avec ce graphique, qu’il est possible que vous ne voyiez pas très bien, mais je vais essayer de vous le décrire.

Ce que vous avez ici montre sur plus d’un siècle, du début du 20e siècle, 1901, jusqu’à plus récemment, 2016, je crois. Ce que vous avez ici montre une proportion de francophones qui a diminué considérablement en dehors du Québec. On constate, pour les Canadiens français à l’extérieur du Québec, une chute des deux tiers de leur proportion par rapport à la population du Canada hors Québec. Et si bien qu’aujourd’hui, les francophones hors Québec et hors Canada ne représentent que 3 %, contre environ 10 % au début du 20e siècle.

Durant la même période, sur 100 ans, la population francophone au Québec s’est plutôt bien maintenue. Pas parfaitement, et on peut toujours aussi discuter du détail des statistiques des données, mais il se passe quelque chose. Il y a des pratiques qui sont différentes, en fait, au Québec et à l’extérieur, qui expliquent peut-être pourquoi la population canadienne-française hors Québec a chuté aussi radicalement. Et je suis originaire d’une des régions hors Québec, d’une communauté francophone.

Et ce qui est intéressant, peut-être, c’est les similitudes que vous avez dans une autre partie du monde, encore une fois, de l’autre côté de l’Atlantique. Les similitudes de ce phénomène, d’une certaine manière, en Finlande, entre les membres de la minorité suédoise à l’extérieur des îles Åland, qui ont un très haut degré d’autonomie, encore plus fort que les francophones au Québec, d’ailleurs, et la proportion de leurs cousins, la minorité suédophone, sur le continent, sur environ un siècle et demi, alors que la minorité suédophone sur le continent a perdu les deux tiers de sa proportion de population, en fait, presque la même que la population francophone à l’extérieur du Québec. La minorité suédoise dans les îles Åland a, au contraire, maintenu sa proportion numérique. Et elle n’a, d’ailleurs, aucune difficulté à exercer ses droits linguistiques, ce qui n’est pas le cas de la population suédophone sur le continent.

Et c’est souvent le cas dans d’autres pays où il y en a peut-être trop souvent, ce que nous oublions peut-être trop souvent. Et je voudrais ici mentionner des pays comme la Suisse et même la Belgique, même si souvent, chaque fois que je mentionne ces deux pays, on me dit de ne pas le faire. La Suisse et la Belgique sont uniques. Vous ne pouvez pas vraiment les utiliser comme exemples de quoi que ce soit. Elles ne se sont développées vraiment que dans un contexte très spécifique. Eh bien, en fait, elles s’avèrent avoir des points communs avec les facteurs qui peuvent se prêter à une meilleure compréhension des droits linguistiques que je vous ai montrés dans le cas du Canada et de la Finlande et à la mise en œuvre de ces droits.

Mais avant que je saute à certaines conclusions, il y a un dernier exemple qui, je pense, peut fournir davantage de perspectives sur les similitudes, les modèles que nous devrions peut-être conserver. Vous avez ici, à presque la même période, d’ailleurs, j’ai donc utilisé une période de près de 100 ans ou plus pour vous montrer les tendances, ce qui se passe dans différentes parties du monde. Au cours de presque la même période, la minorité germanophone en Italie, aussi bien que la minorité linguistique ladine, beaucoup plus petite, dans la province de Bozen/Bolzano, a maintenu sa proportion de la population et même, dans le cas de l’allemand, a augmenté sa proportion au cours des dernières décennies.

Il y a toutes sortes de raisons à cela. Encore une fois, cela fera l’objet d’une discussion plus approfondie. Des études récentes suggèrent que les immigrés, en fait, en nombre croissant, préférent même envoyer leurs enfants dans des écoles publiques germanophones, des écoles pour minorités, en fait, dans cette partie de l’Italie, dans cette région autonome, en partie parce qu’ils estiment que les élèves dans ce système scolaire tireront profit de l’acquisition d’une connaissances, d’une connaissance pratique, à la fois de l’allemand, la langue minoritaire, et de l’italien, la langue majoritaire, ce qui améliorerait, aux yeux de beaucoup de ces immigrés, apparemment, améliorerait leur emploi et leurs autres opportunités.

L’exemple de Bozen/Bolzano a une caractéristique assez unique et je pense que nous devons en être conscients et y être sensibles, à savoir que l’emploi dans la fonction publique et d’autres opportunités sont strictement réglementés par un système de quotas linguistiques, chose qui ne serait peut-être pas acceptable dans de nombreux pays, mais c’est intéressant en cela qu’il s’agit d’un système assez strict basé sur les pourcentages de population. Actuellement, je pense que 70 % de tous les emplois de la fonction publique dans la province de Bozen/Bolzano sont réservés ou déstinés aux membres de la minorité germanophone. Et environ 25 % d’entre eux sont destinés aux membres de la communauté italophone, et environ 4 à 5 % aux membres de la communauté de langue ladine. Et il s’agit d’un système de quotas assez strict, mais de l’autre côté, ce que vous avez à Bozen/Bolzano, c’est la liberté de choix. Les individus peuvent décider à quelle communauté linguistique ils s’identifient et ont théoriquement accès aux emplois réservés à ces catégories.

Alors, ce système n’est pas exempt de critiques, bien sûr, mais, au final, il semble effectivement fonctionner. Il semble effectivement assurer la protection et la force de ces deux minorités linguistiques. Et dans ce contexte, on ne peut donc peut-être pas le qualifier de déraisonnable ou injustifié. Et comme le montrent les données que vous avez sur la diapositive, la position des minorités germanophones s’est, en fait, renforcée. Et le ladin, qui est une minorité linguistique relativement petite, s’avère être resté stable depuis des décennies. Et c’est assez révélateur, car cela s’avère ne pas être pas le cas de la plupart des minorités linguistiques de par le monde. Même peut-être dans des pays comme l’Irlande, le Pays de Galles et d’autres.

Donc ce que vous avez ici, et dans d’autres cas, sont généralement en place, ce que vous avez généralement en place, ce sont des lois et des politiques qui respectent, je dirais, qui respectent plus efficacement les droits humains des minorités. Et elles ne sont peut-être pas parfaites, mais elles s’avèrent partager plus ou moins des approches communes, que je vais essayer de résumer.

Dans un rapport que j’ai préparé il y a quelques années, en appui à l’adoption en Afrique du Sud de la première législation de ce pays sur les langues officielles, j’ai identifié l’importance d’institutions telles que les commissaires et les médiateurs. Alors, sans revenir cet après-midi sur le détail de ce qui a été traité dans ce rapport assez étendu, je voudrais souligner que la législation linguistique doit créer de véritables obligations et ne pas être simplement symbolique. Et pas être laissée au caprice des gouvernements nationaux ou régionaux, qui pourraient ne pas toujours être sensibles ou réceptifs aux besoins aussi bien qu’aux droits des minorités.

Parmi ceux-là, et je tiens à le souligner, il faut qu’il y ait de la clarté en termes de législation. Et en particulier, quels sont les objectifs de toute législation sur la langue, et si elles garantissent réellement l’usage d’une langue minoritaire, et si elles contiennent des obligations claires, contraignantes et applicables. Et bien souvent, je pense que nous devons être honnêtes ici, ce n’est pas le cas dans de nombreuses situations de législation linguistique à travers le monde. Bien souvent, c’est symbolique. C’est une aspiration, ce qui est bien. Absolument rien de mal à cela.

Mais il semble, et c’est d’ailleurs le cas dans de nombreux exemples que j’ai montrés, que la meilleure pratique consiste à avoir des objectifs applicables, clairs, et l’objectif qui stipule clairement que les personnes appartenant à certaines communautés linguistiques ont le droit, doivent se voir garantir l’éducation dans leur propre langue, dans certaines conditions, et ainsi de suite. Et l’autre aspect que j’ai… que… Il semble être courant dans les exemples que j’ai évoqués plus tôt du Canada, de la Finlande et de l’Italie, bien que cela soulève une question plus controversée, mais nous sommes ici pour vous mettre au défi et vous stimuler, après tout, avant que vous ayez un bon diner ce soir. Ou que vous alliez voir le concert de Pink, selon ce qui est le mieux.

Ce qui mérite, je crois, une réflexion c’est de se pencher sur ce qui… dans un sens, ceci peut aller bien au-delà de tout mandat que vous pourriez avoir en tant que commissaires linguistiques, mais néanmoins, c’est peut-être quelque chose à garder à l’esprit. Si des lois et des mécanismes exécutoires pour la mise en œuvre des droits linguistiques sont absolument nécessaires, ils sont rarement suffisants pour véritablement garantir à long terme la protection et le maintien de la langue des minorités si l’on ne reconnait pas que nous ne traitons pas seulement des individus, mais que nous traitons aussi des communautés. Et c’est un aspect avec lequel le droit international ou le droit relatif aux droits humains ont parfois quelque peu des difficultés.

La conception actuelle des droits de l’homme ne concerne que les droits individuels. Mais quand nous parlons de langue, il ne s’agit pas seulement d’individus, il s’agit aussi d’une communauté. Et pour pouvoir véritablement protéger la langue, pour garantir que les membres de cette communauté soient libres d’utiliser et de faire valoir effectivement leurs droits, bien souvent vous devez aussi prendre en considération la manière dont la communauté elle-même est impliquée dans ce processus.

D’après les exemples que j’ai montrés plus tôt, c’est là où les langues minoritaires sont perçues comme partie intégrante du paysage naturel, où elles sont attrayantes et présentées positivement comme une force, un atout, une caractéristique positive, non seulement pour ses locuteurs, mais pour d’autres qui peuvent partager le même territoire. Ce sont là quelques-unes des clés pour présenter la langue, pas simplement comme une question individuelle, mais aussi comme une question communautaire qui doit être prise en compte.

Et ce que je décris doit absolument inclure les nouveaux arrivants. C’est là où les membres d’une communauté linguistique peuvent prioriser leur art, leur littérature, leur histoire et s’y investir, et exercer même un contrôle ou même un pouvoir politique sur leurs propres affaires autant que possible, que vous semblez avoir les meilleurs exemples en pratique de communautés linguistiques qui non seulement survivent, mais en fait progressent, se développent, se renforcent.

Il est donc remarquable que les dimensions collectives soient peut-être de plus en plus reconnues, du moins dans certains pays (ça va trop vite !), du moins dans certains pays comme le Canada (arrêtez-le). Bien que dans… évidemment, c’est encore une fois un particulièrement… un particulier (monsieur Bond !)… et dans un contexte constitutionnel particulier (il est pressé). Ou au Canada, vous avez des communautés linguistiques qui peuvent être mieux (il y a quelqu’un qui joue avec mon pointeur ici), que les communautés linguistiques peuvent être mieux outillées pour protéger leurs langues, y compris dans le domaine de l’éducation.

Alors, vous pouvez voir cela dans la récente décision de la Cour suprême du Canada que vous avez ici. Il s’agit d’une éducation ou d’une reconnaissance de l’importance de la communauté, même dans le contexte de l’éducation, et peut-être surtout dans le contexte de l’éducation, où vous avez des communautés qui peuvent accomplir un contrôle effectif sur leurs affaires et sur leur propre territoire, où elles sont concentrées. Et je conclus là parce que je pense que c’est un signal indiquant que mon temps est compté.

Dans la plupart des exemples que j’ai montrés plus tôt, sinon tous, votre rôle en tant que commissaires est crucial. Crucial dans la mesure où les minorités sont parmi les plus vulnérables au monde et elles sont celles qui ont le plus besoin de protections, de recours et de ressources solides, s’il s’agit pour nous d’aborder vraiment sérieusement les questions de droits pour certaines de ces minorités, et de protéger leur langue dans leur propre pays. Alors à ceux-là, à vous commissaires et autres, je suggérerais d’être innovateurs, d’être audacieux et de repousser vos mandats jusqu’aux limites absolues de ce qui peut être fait. Soyez innovants et soyez des agents du changement, parce que pour beaucoup, il n’y a peut-être personne ou rien d’autre pour défendre leurs langues et leurs droits.

Donc permettez-moi de terminer sur une note plus optimiste et de vous demander de garder à l’esprit avant que beaucoup d’entre nous ne partent plus tard, comme je l’ai dit, soit pour un diner soit pour le concert de Pink, combien le monde a besoin de héros en ce moment, alors que les minorités se sentent parfois de plus en plus vulnérables, qu’elles sont confrontées à une vague croissante d’intolérance et pire de la part des réseaux sociaux parfois, et même des politiciens. Les minorités linguistiques, entre autres, ont besoin d’agents du changement, comme vous. Nous avons besoin de vous pour aider ceux qui ne sont pas toujours en mesure d’assurer leur propre protection et le respect de leurs droits humains. Nous avons besoin d’agents du changement, ou peut-être devrais-je dire, d’agents spéciaux pour la défense des droits linguistiques maintenant. (Alors, d’accord, quelqu’un est ici en train de jouer avec ceci, le farceur.)

Il y a un poste à pourvoir, d’ailleurs. Je ne sais pas si vous avez entendu. Il se peut que certains d’entre vous soient intéressés par Hollywood pour un agent très spécial, un qui pour la première fois est apparemment ouvert aussi bien aux hommes qu’aux femmes, d’ailleurs. Donc, allez de l’avant, ô agents des langues, pour défendre la dignité, les valeurs de tolérance et d’inclusion, et les droits linguistiques, l’égalité, et la diversité à travers le monde, puisqu’il a été exprimé dans de nombreuses traditions remontant même à des milliers d’années, ou des centaines d’années, que la diversité linguistique est quelque chose qui doit être célébrée et embrassée plutôt qu’être crainte et réprimée.

Merci beaucoup. Diolch. »

Sources :