Justice pour nos langues !

Le faux-procès des langues autochtones de France
et de l’enseignement immersif dans ces langues

Il existe des qualificatifs utilisés pour de discréditer une personne, un mouvement, une organisation, une structure ou une idée sans savoir à examiner le bien-fondé ou non de ses raisons. Le terme « séparatiste » fait ainsi partie de cette catégorie de mots en vogue. De la même manière qu’il été utilisé contre l’instruction dans la famille, les langues autochtones et l’enseignement immersif dans ces langues en font les frais, et, les concernant, l’accusation n’est pas nouvelle. Mais cela ne signifie pas pour autant que cette accusation ait un réel fondement.

En France continentale, les mouvements indépendantistes sont plutôt insignifiants, et aucun parti de cette mouvance n’y a jamais obtenu de résultats significatifs aux élections dans quelque région que ce soit. En dehors des Outre-mer, la Corse est la seule région où les indépendantistes ont un poids politique. Mais, faire un lien avec l’importance de la pratique effective de la langue autochtone serait absurde : le nationalisme a percé en Corse alors que la langue n’a cessé de décliner dans le même temps.

Face à une telle constatation, l’affirmation selon laquelle l’enseignement immersif en langue autochtone mènerait au séparatisme est très douteuse. En réalité, elle n’a pas plus de fondement. En effet, d’une part, les obligations concernant les contenus d’enseignement s’appliquent à toutes les écoles pratiquant une telle pédagogie, d’autant plus que l’intégralité des établissements concernés sont sous contrat ou en attente de l’être. Aussi, les contenus de l’enseignement sont tout à fait similaires. Et si d’aventure, dans un établissement, pratiquant ou non un enseignement immersif, ces contenus posaient problème, la responsabilité serait à attribuer à leurs auteurs, et poserait également la question du défaut de vérification quant à leur mise en œuvre, mais ne serait aucunement à imputer à la langue de l’enseignement. D’ailleurs, après 50 ans d’existence de ce type d’enseignement en France, aucun problème de ce type n’a jamais pu être constaté, et aucun effet sur l’indépendantisme ne s’est jamais produit. Même la montée de l’indépendantisme corse ne saurait être attribué à l’enseignement immersif, car ce dernier était alors inexistant au moment où les indépendantistes ont commencé à siéger à l’Asssemblée de Corse à partir de 2004. Cet enseignement n’a débuté qu’à la rentrée 2021 avec l’ouverture de deux écoles maternelles1.

L’amalgame entre langue et séparatisme repose, en fait, sur une simple mise en relation : les régions où il existe des mouvements indépendantistes ont généralement une langue propre. Le lien supposé de cause à effet est cependant erroné pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’indépendantisme n’est pas l’apanage des locuteurs de langue autochtone. En France, il se trouve aussi au sein des indépendantistes de bons francophones monolingues. Ensuite, à l’inverse, les langues autochtones ne sont pas défendues uniquement par des mouvements séparatistes, mais aussi, principalement, par des autonomistes, des régionalistes, et, plus récemment des écologistes. Enfin, le cas de la Bretagne, où sont parlées plusieurs langues autochtones, montre clairement que les phénomènes de conscience linguistique et d’identification nationale ne se recouvrent pas.

L’opinion est, malgré tout, confortée par l’existence de situations où plusieurs langues entre en jeu et pour lesquelles le sécessionisme ou l’indépendantisme remet en question l’unité du pays. Les exemples couramment invoqués sont les cas de la Belgique et de la Catalogne, en négligeant, au passage, le fait que la grande majorité des pays démocratiques s’accomodent très bien de leur diversité interne.

Cependant, la situation belge ne peut être comprise sans prendre en compte les conséquences du monopole du pouvoir par la classe dominante francophone dès 1830. Et la montée de l’indépendantisme catalan est principalement dûe à l’échec de la réforme du statut d’autonomie de la Catalogne2, qui, notamment, visait à réviser le système de redistribution des recettes fiscales entre l'État et la Catalogne et prévoyait un grand nombre de transferts de compétences. Ainsi, les tensions mises en exergue ne sauraient, en réalité, se résumer à une question linguistique. Mais, si la question linguistique était aussi présente en Catalogne, la présence deux plusieurs langues n’impliquait pas qu’elles fasse l’objet d’un différend, lequel reposait, en l’occurrence, sur la prédominance de l’espagnol imposée par le pouvoir central.

À l’opposé de ces exemples, en Suisse, chaque canton est pleinement compétant en matière linguistique. Cela a ainsi permis la mise en place d’une réelle égalité entre les différentes langues de ce pays. Et c’est précisément pour cette raison que la diversité linguistique n’y génère aucune tension. Chaque canton suisse a sa langue, et cette dernière y est utilisée préférentiellement dans le public, y compris dans le domaine de l’enseignement. Et le gouvernement fédéral, qui fonctionne en faisant appel à la traduction, ne privilégie aucune d’entre elles. Dans une telle situation, il est clair que l’existence de plusieurs langues ne risque d’être la base d’aucun séparatisme. Non que ces considérations suffisent à avancer que le séparatisme soit théoriquement impossible en Suisse, mais il ne pourrait alors prendre sa source qu’ailleurs. Ainsi, d’une manière générale, les tensions linguistiques s’expliquent soit par une cause extérieure, soit par le mode de gestion de la diversité linguistique, mais aucunement par l’existence même d’une pluralité de langues.

L’apprentissage ou la pratique d’une langue autochtone impliquent d’autant moins l’adoption de postures indépendantistes, que les idées, en particulier les options politiques, ne sont sont aucunement imposées par la langue parlée, mais sont de longues constructions, trouvant leur origine dans une histoire propre à l’individu, laquelle est constituée de ses rapports et de ses échanges avec les autres. Et les différentes langues étant tout aussi aptes à exprimer les mêmes idées, le changement de langue n’implique nullement un changement d’idées, ce qui permet, fort heureusement, aux individus bilingues d’éviter la schizophrénie.

Ainsi, contrairment à ce que véhicule le discours politique français3, ce ne sont pas la présence de langues autochtones qui se révèle problématique en France, mais uniquement la gestion de la question linguistique par l’État et les institutions publiques. Il est d’ailleurs malheureux de voir que les langues autochtones, qui sont considérées par les pays environnants comme des éléments du patrimoine immatériel de l’humanité, comme une richesse culturelle et comme des trésors vivants, et qui sont protégées et valorisées en tant que telles, ne sont, en France, que source de suspicion et de défiance.

En définitive, la coexistence de plusieurs langues ne constitue pas un problème en soi. En réalité, la stigmatisation des langues autochtones ne sert qu’à justifier l’absence de reconnaissance de droits légitimes et des restrictions de liberté préjudiciables à leur locuteurs, ce qui, pour le coup, est évidemment génératreur de tensions. Et c’est précisément ce qui se passe en France, où de telles tensions sont nettement perceptibles, notamment depuis la censure de l’enseignement immersif en langue autochtone par le Conseil constitutionnel, alors que le danger supposé d’un tel enseignement est absolument infondé.

Note :

  1. « A Bastia et Biguglia, a Scola Corsa a accueilli ses premiers élèves », Corse Net Infos, 6 septembre 2021, 21 h 29.
  2. Replay : discours de Carles Puigdemont devant le Parlement catalan, sur Youtube.
  3. « Les identités et les langues autochtones de France dans le discours national français », par Yann-Vadezour ar Rouz, Justice pour nos langues !, 17 juillet 2021, modifié le 9 septembre 2021.