Justice pour nos langues !

L’avènement de l’enseignement immersif public toujours
en suspens en Bretagne en raison de l’inaction du rectorat

Si, contrairement à d’autres territoires, la Bretagne ne dispose toujours pas d’enseignement public immersif, ce n’est pas ni du fait d’une impossibilité quelconque, ni faute d’actions menées par les acteurs de l’enseignement. Le blocage existe de longue date, malgré les efforts entrepris et les textes en faveur de cet enseignement. Il appartient maintenant au rectorat de remédier à ses carences.

La Bretagne ne dispose actuellement pas d’enseignement immersif public. Pourtant la question n’est pas nouvelle. De longue date, le réseau Diwan réclame un statut public pour ses établissements. Or, malgré un engagement gouvernemental en ce sens, non seulement le changement de statut demandé et promis n’a pas été concrétisé, mais, suite à deux arrêts du Conseil d’État, no 2386531 et no 2481922, rendus le 29 novembre 2002, l’association a reçu une fin de non recevoir.

Ce refus est d’autant plus incompréhensible qu’une école immersive Arrels avait auparavant obtenu le statut public, en Catalogne du Nord, par un protocole d’intégration ad hoc, en 19953. Et la situation profondément inégalitaire qui résulte du refus opposé à Diwan n’a fait que se renforcer, puisque la Bretagne n’a connu aucune avancée concrète sur ce point, tandis que deux premières écoles maternelles immersives publiques ont vu le jour au Pays basque du Nord en 20084, qu’une deuxième école Arrels a été lancée en Catalogne du Nord en 2015 et que trois écoles maternelles immersives publiques ont été créées en Corse en 2018.

L’enseignement immersif s’est poursuivi après la censure partielle de la loi Molac par le Conseil constitutionnel5, et il a continué à se développer, y compris dans le public, le Pays Basque du Nord passant de 20 à 32 écoles maternelles immersives publiques de 2021 à 2026, et la Corse, qui comptait 6 écoles maternelles immersives publiques en 2021, dispose à présent de 90 classes immersives dans des établissements publics6. Et cette progression se poursuit, avec notamment plusieurs dizaines de nouvelles ouvertures prévues prochainement.

Si, dans le domaine, la Bretagne en est toujours au point mort, la volonté des Bretons de disposer d’un enseignement immersif public en Bretagne est toujours bien présente. D’une part, Diwan recherche toujours à obtenir un statut public, et, d’autre part, Kelennomp!, association de tous les professeurs et formateurs de et en breton, contactée à ce propos, rappelle, par la voix de son coordinateur Renan Kerbiquet, qu’elle a entrepris des démarches depuis plusieurs années pour obtenir la mise en place de cet enseignement en Bretagne et en livre le détail.

L’association s’est penchée sur les solutions possibles pour l’enseignement immersif7, y compris au sein de l’enseignement public, au regard de l’analyse effectuée par Christophe Euzet et Yannick Kerlogot dans leur rapport remis au Premier ministre en juillet 20218. Et la conclusion à laquelle en est alors venue l’association est toujours d’actualité : « Il est donc effectivement urgent de sortir du cadre idéologique français pour le ramener dans un cadre pédagogique pour l’intérêt et le bénéfice des élèves suivant ce type d’enseignement et accessoirement des enseignants. Il convient enfin de prendre en compte la recherche importante dans ce domaine au niveau international et tenir compte de l’expérience dans le domaine de nombreux pays en Europe, notamment de nos proches voisins. »

Kelennomp! a travaillé pour que cette avancée soit rendue possible au moment des discussions préalables à la rédaction de la circulaire du 14 décembre 2021 relative au cadre applicable aux langues et cultures régionales et à la promotion de leur enseignement9. Et la revendication a été satisfaite, car cette circulaire inclut l’immersion parmi les modalités possibles de l’« enseignement bilingue en langue française et en langue régionale » prévu à l’article L. 312‑10 du Code de l’éducation10.

D’une part, cette circulaire pose alors les besoins des élèves et le projet pédagogique comme critères pour définir le temps d’enseignement en langue autochtone, sans le soumettre par avance à une limitation quantitative de principe : « Les classes bilingues français-langue régionale peuvent proposer dès la petite section de maternelle un cursus spécifique intensif, dans lequel la langue régionale est à la fois langue enseignée et langue d’enseignement dans plusieurs domaines d’activité et d’apprentissage. Ce cursus repose sur l’usage de la langue régionale ou de la langue française comme langue d’enseignement. Le temps d’exposition à l’une ou l’autre des langues apprises est adapté aux besoins des élèves et au projet pédagogique de l’école/l’établissement ou de la classe. ». Et, d’autre part, elle autorise explicitement l’enseignement immersif : « L’objectif des classes bilingues et des sections bilingues, de la maternelle au lycée, est d’assurer une maîtrise équivalente du français et de la langue régionale, que ce soit par la parité horaire hebdomadaire dans l’usage des deux langues ou par l’enseignement bilingue par la méthode dite immersive. Cet enseignement par immersion est une stratégie possible d’apprentissage de l’enseignement bilingue. »

L’association a ensuite œuvré pour que la convention État-Région 2022-2027 sur les langues de Bretagne11 traite de la concrétisation de l’enseignement immersif public. C’est l’objet de l’article 29 de cette convention, qui dispose : « L’État procédera au recensement des équipes pédagogiques bilingues volontaires et, avec l’OPLB, à la concertation avec les familles pour la mise en œuvre de l’enseignement bilingue par la méthode immersive dans l’enseignement public. » Et l’article 30 va dans le même sens : « Dans le second degré, les enseignants de DNL bilingues volontaires seront autorisés à assurer la totalité de leur service d’enseignement en langue bretonne si les besoins sont avérés dans les établissements du secteur. »

Puis, dans une déclaration au Conseil académique des langues régionales de l’Académie de Rennes, en date du 7 juillet 2026, Kelennomp! a rappelé les principales dispositions sur l’enseignement immersif public, aussi bien celle de la circulaire du 14 décembre 2021 que de la convention État-Région 2022-2027 sur les langues de Bretagne. Et cette déclaration a été adressée à la rectrice de l’académie de Rennes, aux membres du Conseil académique des langues régionales, aux directeurs et directrices académiques, à la vice-présidente du Conseil régional de Bretagne en charge des langues de Bretagne, ainsi qu’au président de l’Office public de la langue bretonne.

Par ailleurs, Kelennomp! pointe une autre différence de traitement par rapport aux autres territoires, comme le Pays basque du Nord par exemple. Alors que, dans les filières bilingues publiques, l’enseignement est assuré par des instituteurs différents dans la langue autochtone et en français sur ces territoires, les mêmes instituteurs assurent l’enseignement dans les deux langues en Bretagne. Et cela a un impact négatif sur la qualité du cadre linguistique dans lequel les élèves bretons effectuent leur apprentissage. Ces derniers, devant s’adresser au même instituteur dans une langue ou l’autre en fonction des heures de la journée, ne disposent pas véritablement de repère logique quant à la langue à utiliser. Cela induit nécessairement des interférences entre les langues et joue donc négativement sur la qualité de l’enseignement. La conséquence pour les instituteurs bretons est qu’ils se trouvent à devoir gérer des difficultés supplémentaires, auxquelles ne sont confrontés ni les instituteurs des filières équivalentes des autres territoires, ni, évidemment, les instituteurs des autres filières.

Enfin, Kelennomp! renvoie vers une contribution de Gwenole Larvol12 – alors doctorant à l’Université Rennes 2, au sein du CRBC-Rennes devenu Celtic-BLM depuis, et à l’Université de Genève – à la mission parlementaire de Christophe Euzet et Yannick Kerlogot sur l’enseignement des langues « régionales ». Dans cette contribution, que l’association avait aussi mentionnée dans son analyse de ce rapport13 et, par la suite, dans sa déclaration au Conseil académique des langues régionales de l’académie de Rennes, Gwenole Larvol met en évidence que les évaluations régionales de breton de CM2 et de 3e, effectués respectivement en 2017 et 2018, font apparaitre un meilleur taux de réussite pour l’enseignement immersif que pour l’enseignement à parité horaire. Suite à quoi, il présente les résultats d’une étude réalisée auprès des enseignants bilingues du primaire des filières publiques du Finistère par le biais d’un questionnaire, mettant en lumière que, pour diverses raisons pédagogiques, le principe de la parité horaire est sévèrement critiqué par les acteurs eux-mêmes. Et cela le conduit, pour finir, à remettre en question le dogme de la parité horaire.

Ainsi, comme la circulaire du 14 décembre 2021 l’a fait après lui, il « propose de faire passer l’enseignement bilingue français - langues « régionales » d’une logique de parité horaire à une logique d’objectifs pédagogiques. Des objectifs indexés sur ceux du français et non plus sur ceux de l’apprentissage des langues étrangères, dans un esprit proche d’un des textes fondateurs de l’enseignement bilingue en langues « régionales » en France, la circulaire no 2001-167 du 5 septembre 2001. La répartition horaire des temps d’enseignement en français et en langue dite « régionale » devenant ainsi une variable pédagogique, au service des apprentissages et non plus une répartition théorique handicapante pour les enseignants et leurs élèves. » Le constat qu’il livre est inquiétant : « Si, depuis 2001, l’enseignement bilingue français - langue « régionale » a gagné en légitimité institutionnelle, il a, dans un même temps, perdu beaucoup au niveau de la qualité pédagogique de ses instructions officielles. » Et, selon les termes de sa conclusion, « l’enseignement bilingue est si complexe à mettre en œuvre, si exigeant pour les enseignants et si bénéfique pour les élèves qu’il est particulièrement dommageable qu’il soit régi, non par des objectifs pédagogiques mais, à l’inverse, par des considérations idéologiques contre-productives. Pour le bien des élèves, pour celui de leurs enseignants et pour l’avenir de ces langues, il est impératif de faire passer l’enseignement bilingue français - langues « régionales » d’une logique de parité horaire à une logique d’objectifs pédagogiques qui libérera enfin dans l’enseignement public les apports novateurs du bilinguisme précoce. »

Si le dossier de l’enseignement immersif public en Bretagne ne semble pas avoir bougé jusqu’à présent, il est à espérer que la nouvelle rectrice se montrera plus réactive que la rectrice qui l’a précédée et fasse davantage preuve de bonne volonté. Il devient, en effet, urgent que le rectorat se décide à intégrer des parcours immersifs dans l’enseignement public, car il reste bien peu de temps pour que l’État honore la convention État-Région, qu’il a lui-même signée, avant qu’elle ne prenne fin, en 2027. Et, pour reprendre une formule du ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, « il n’y a pas de raison de réserver ces parcours aux seuls élèves du privé »14. En outre, il revient à l’État d’agir pour mettre un terme, dans le domaine de l’enseignement, aux traitements différentiels en fonction de la langue, qui contreviennent au droit international.

Notes :

  1. « Conseil d’État, 4 / 6 SSR, du 29 novembre 2002, 238653, publié au recueil Lebon », sur le site Légifrance.
  2. « Conseil d’État, 4 / 6 SSR, du 29 novembre 2002, 248192, inédit au recueil Lebon », sur le site Légifrance.
  3. « L’enseignement des langues régionales : État des lieux et perspectives après la décision du Conseil constitutionnel du 21 mai 2001 – Rapport au premier ministre », par Christophe Euzet et Yannick Kerlogot, Vie publique, juillet 2021. P. 31 (pour les données concernant l’enseignement immersif, voir aussi p. 11, 30 et 32).
  4. « L’éducation bilingue précoce, un véritable atout pour nos enfants », sur le site de l’association Ikas-bi.
  5. « Décision no 2021-818 DC du 21 mai 2021 – Loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion », sur le site du Conseil constitutionnel.
  6. « Langue corse : “Le danger n’est plus sa disparition, mais son absence d’usage”, estime Jean-Marie Arrighi », par Roland Frias, Ici, 4 aout 2026, 15 h 35.
  7. « Analyse et point de vue : rapport au 1er ministre sur l’enseignement des langues régionales », sur le site de l’association Kelennomp!, 8 aout 2021.
  8. Voir note 3.
  9. « Langues et cultures régionales : Cadre applicable et promotion de leur enseignement », sur le site Légifrance.
  10. « Code de l’éducation – Article L312-10 », sur le site du ministère de l’Éducation nationale.
  11. « Convention spécifique pour la transmission des langues de Bretagne etle développement de leur usage dans la vie quotidienne 2022-202 », sur le site du Conseil régional de Bretagne. Articles 29 et 30, p. 7.
  12. « Enseignement en langues « régionales » : La parité horaire en questions », par Gwenole Larvol, Canalblog, 2021.
  13. Voir note 7.
  14. « Corse à l’école : “Pas de raison de réserver les parcours bilingues aux seuls élèves du privé”, assure le ministre de l’Éducation », par Sandra Lorenzo, Corse matin, 26 aout 2026, 7 h 45.